Baiser de pardon (2/4)


Baiser de pardon

Chapitre 2


***

"Et maintenant que toutes nos querelles sont terminées, que les espérances de bonheur, qui ce matin semblaient perdues pour toujours, sont venues plus prochaines et plus brillantes que jamais, faut-il, quand son baiser de pardon est encore sur mes lèvres, faut-il me mêler à de nouvelles scènes de violence et l'offenser de nouveau?"

Le jour de Saint-Valentin, Walter Scott.


***

2000

L'été touchait à sa fin, et les jumeaux étaient encore en vacances pour quelques jours, dans un camping où leurs parents les avaient traînés avec eux de force.

Observant la toile qui ondulait sous la brise au-dessus de lui, Tom crevait de chaud sous la tente où il attendait nerveusement le retour de Bill, allongé sur le dos, ses dreadlocks éparpillées sur le coussin. Son ventre s'était tordu désagréablement tout au long de la soirée en pensant à son frère, et à ce qu'il pouvait bien trafiquer.

La veille, Tom avait reçu son premier baiser d'une fille. L'idée d'essayer avait trotté depuis un moment dans sa tête. En fait, elle l'avait beaucoup préoccupé même. Et il l'avait finalement fait.

Tom avait rencontré une fille plus âgée -elle avait quatorze ans-, et quand il en avait eu l'occasion, il s'était éclipsé avec elle dans la soirée. Et elle l'avait embrassé. Ayant plus d'expérience que lui, elle l'avait même fait avec la langue, et ça avait été franchement bizarre.

Une fois terminé, il l'avait rapidement quittée et était allé rejoindre l'emplacement où se trouvaient son frère et ses parents, se glissant discrètement dans la tente qu'il partageait avec Bill. Comme il l'avait espéré, celui-ci était réveillé, et avec excitation, Tom s'était empressé de tout lui raconter en détail.

Bill n'avait pratiquement rien dit lors de son monologue, son petit frère répondant par de mornes monosyllabes face à son enthousiasme et le fixant d'un air étrangement fermé et impassible dans l'obscurité.

Vingt-quatre heures après, cherchant son frère à travers tout le camping après une journée passée à la plage où Bill lui avait plus ou moins fait la tête, se tenant à distance de lui malgré l'attention tendrement inquiète de son grand frère, Tom l'avait surpris, marchant aux côtés de la fille qui l'avait embrassé, et l'estomac noué, il les avait regardés s'éloigner vers un endroit isolé du camping, riant et se faisant les yeux doux.

Le sortant de ses pensées, la fermeture Eclair de la toile s'ouvrit en un grésillement mécanique, Bill entra soudainement dans la tente, un léger sourire aux lèvres. Ses cheveux à présent régulièrement teintés de noir étaient très ébouriffés et crépus à cause de l'air marin depuis le premier jour de leurs vacances, et ça lui allait étrangement bien, le rendant encore plus mignon que d'habitude. Chassant l'étrange pensée, Tom se redressa, ses dreadlocks mi-longues détachées tombant sur ses épaules alors qu'il s'asseyait en tailleur. Avant que Bill ait pu dire un seul mot, Tom lança vertement :

- Je t'ai vu avec elle.

Sans manifester la moindre surprise, Bill s'assit tranquillement, et l'ignorant presque, il commença à enlever ses chaussures pour se changer. Il était minuit passé et ils devaient dormir s'ils voulaient être en forme demain pour aller à la plage. Néanmoins, il n'était pas pressé de s'endormir, malgré les apparences. Il voulait que Tom lui parle et ressente ce que lui avait ressenti la veille.

C'est pourquoi il avait craint que Tom ne dorme déjà, mais il n'en était rien. Tom était tout ouï et jaloux. Inexplicablement heureux, son sourire s'accentua lorsqu'il sentit Tom l'observer attentivement. En effet, Tom scrutait littéralement le fin visage de son frère qu'une lumière infime du faible éclairage artificiel de nuit du camping traversant la toile laissait deviner, y cherchant désespérément des réponses.

Comme Bill restait silencieux, Tom s'impatienta et tenta, le plus nonchalamment possible. Il craignait secrètement la réponse.

- Vous vous êtes embrassés ?
- Oui.

Bill avait répondu tout de suite, sans le regarder, d'une voix joyeuse. Il tira sur son tee-shirt blanc sans manches pour l'enlever, loupant l'expression blessée de son jumeau. Tom se reprit quand les yeux de Bill se rouvrirent et rencontrèrent les siens dans la pénombre.

- Tu aurais pu me dire que tu en avais l'intention, se plaignit-il sèchement.
- Comme si tu m'avais prévenu que tu voulais embrasser une fille hier ? rétorqua Bill.
- Parce que j'ai besoin de ta permission pour embrasser des filles ?

Bill ne répondit pas, enlevant son short sous l'½il de son frère. Tom demanda nerveusement, observant toujours ses gestes et rougissant un peu.

- Alors, c'était comment ?
- Je sais pas, comme toi.
- Vous l'avez aussi fait avec la langue ?

Bill grimaça, rangeant ses habits dans un coin, puis il tourna la tête vers lui pour répondre. Le contour lisse de son visage était à peine visible mais hypnotisant pour le blond.

- Oui, et t'avais raison. C'était plutôt dégoûtant. Sa salive avait un goût bizarre. On dort maintenant ?

Tom ne répondit pas, mais les deux se glissèrent sous le sac de couchage totalement ouvert de Bill qui leur servait de couverture. Ils avaient également ouvert et étendu celui de Tom sur le sol en guise de matelas. C'était plus confortable ainsi, vu la chaleur. Ils se couchèrent et restèrent un instant silencieux, restant à bonne distance l'un de l'autre.

Après cinq minutes de gêne entre les deux garçons qui réfléchissaient tous deux intensément à ce que l'autre pensait des derniers événements, une petite araignée s'aventura innocemment sur le bras de Bill qui dépassait des sacs de couchage, et celui-ci sentant quelque chose d'inconnu l'attaquer sauvagement hurla, recula vivement en heurtant Tom dans le processus, et se frotta vigoureusement le bras.

Effrayée et désorientée par le tintamarre des vibrations, la petite bestiole qui était tombée au sol se réfugia en rampant fébrilement de ses huit pattes dans un coin de la tente, s'y installant pour le restant de la nuit. Tom s'inquiéta, autant pour Bill que pour lui.

- C'était quoi ?
- Je sais pas, et je préfère de ne pas savoir.

Après avoir aplati et chassé à l'aveuglette les monstres miniatures qui arpentaient potentiellement leur sac de couchage étalé sur le sol, Bill se réfugia à son tour dans les bras de Tom qui l'y accepta sans procès. Leurs c½urs jouaient du marteau, faisant écho à l'autre alors que leurs torses nus se touchaient, et dans leurs pensées, tous deux attribuèrent cet emballement soudain à la sournoise attaque de l'horrible et méchante bébête.

Bill serra nerveusement la taille de Tom, et le silence retomba à nouveau. Le blond fit de même, et après une courte hésitation, il se hasarda à glisser une main dans les cheveux de son petit frère, venant doucement les caresser pour l'apaiser.

Au bout d'un moment, lorsqu'ils se furent un peu calmés, Bill murmura contre la douce peau à la base de son cou, faisant presque sursauter Tom.

- Tu aurais pu me dire que tu voulais embrasser une fille. Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
- Je croyais que tu voulais dormir ?
- Réponds pas à ma question surtout.
- Me dis pas que tu m'en veux pour ça ? répondit Tom en soufflant avec amusement mais aussi incrédulité.

Bill ne répondit pas, demanda encore :

- Pourquoi maintenant ?

Tom haussa les épaules, sa peau se frottant contre celle de Bill.

- Je sais pas. Ça devait bien arriver un jour ou l'autre.

La vérité qu'il n'osait dire, c'était qu'il s'était demandé pendant des semaines si embrasser une fille serait la même chose qu'embrasser Bill. Et maintenant qu'il avait sa réponse, qui était clairement 'non', il était plutôt déstabilisé.

Depuis deux ans, il leur arrivait de temps à autre de se pardonner d'un baiser, ignorant l'avertissement que leur mère leur avait fait il y a très longtemps de ça, quand ils étaient encore tout petits.

C'était une agréable façon de se réconcilier, juste d'innocents bisous sur les lèvres. Pourtant, il savait que leur mère ne serait pas du même avis si elle les voyait faire, car Tom avait vite compris que ce n'était pas normal d'embrasser son frère. Les garçons étaient supposés embrasser seulement des filles, et globalement, cela ne posait pas de problème pour Tom. Il aimait beaucoup les filles.

Mais il aimait aussi Bill.

Le brun ne disait toujours rien, et Tom sortit de ses pensées pour lui demander.

- Tu m'en veux vraiment ?

Ce fut au tour de Bill de hausser les épaules.

- Peut-être, je sais pas.

Ils se turent un moment, et le chant des insectes s'éleva. Leurs souffles se calmèrent et ils fermèrent les yeux, Bill se pelotonnant un peu plus contre Tom pour se rassurer... quand il sentit quelque chose de doux et chatouilleux vagabonder sur son bras, le faisant frissonner.

C'était léger comme une plume... ou comme une araignée. Bill poussa un petit cri aigu sous la peur et se débattit, sa main cherchant à anéantir l'agresseur, quand Tom éclata de rire. Bill s'immobilisa, sentant ses doigts agripper à ceux de son frère. Il grogna, énervé.

- C'était toi ?
- Quel cri de fille.

Les rires de Tom redoublèrent et Bill chassa sa main, vexé et rougissant comme une cerise.

- T'es vraiment con, broncha-t-il.

Contournant la main qui le chassait, Tom reposa la sienne sur son bras, le caressant et le frottant affectueusement pour se faire pardonner. Bill essaya de se dérober, humpffant avec indignation, mais Tom le captura, l'entourant de son bras libre. Ils étaient à présent nez à nez, devinant à peine les contours du visage de l'autre et leurs souffles se mélangeant. Bill se calma, et Tom lui demanda au bout d'un moment, curieux :

- Tu as aimé ?
- Quoi ? Ta blague pourrie ?
- Non, s'esclaffa Tom.

Il continua à caresser son bras, et comme Bill attendait, Tom poursuivit anxieusement, parlant doucement. Son geste se ralentit, faisant frémir son petit frère.

- L'embrasser.

Il devina le rougissement de Bill, et son petit frère finit par répondre, tout bas :

- Non.
- Pourquoi ?
- Je sais pas. Peut-être parce que je l'aimais pas cette fille. Tu as aimé toi ?
- Non plus.

Un instant passa en silence, puis Bill poursuivit, grimaçant une nouvelle fois :

- C'est pas demain la veille que j'en embrasserai une autre.

Tom baissa un peu les yeux, louchant sans le vouloir sur les lèvres de Bill.

- Pareil pour moi.

Bill laissa immédiatement échapper un petit rire clair qui sonna un peu faux.

- Mais bien sûr ! Comme si j'allais te croire. Tu es obsédé par les filles.
- C'est faux ! rétorqua Tom, un peu vexé mais souriant légèrement.
- C'est vrai !
- Tu es jaloux ou quoi ?
- N'importe quoi ! rougit Bill.
- De toutes façons, toi aussi tu es une fille, puisque tu cries comme elles.

Faisant une petite moue, Bill lui donna une tape impérieuse sur la hanche pour seule réponse, rougissant à la taquinerie tendancieuse, et Tom sentit des papillons dans son estomac. Il lui pinça le ventre et Bill gloussa, se défendant en faisant de même. Ses doigts attaquèrent le torse dénudé de Tom. Le blond rit, et leurs chatouilles se transformèrent en une petite bataille rangée, chacun cherchant à prendre le dessus sans y parvenir, et lors de leur petite bagarre, leurs jambes et leurs bras qui se donnaient de petits coups s'emmêlèrent, et ils finirent entièrement collés l'un à l'autre, se pinçant et se griffant légèrement, couinant plaintivement et riant tour à tour.

Cela dura pendant quelques minutes, et ils s'arrêtèrent finalement, haletants, fatigués mais souriants. Toujours allongés sur le côté l'un contre l'autre, leurs souffles s'emmêlaient, leurs bouches à quelques centimètres à peine l'une de l'autre. Leurs yeux ne s'étaient pas quittés, brillant de mille feux.

Quand leurs respirations se furent calmées, Tom se décida. Se redressant un petit peu, il se pencha lentement vers Bill qui l'observait encore, réduisant à néant la distance entre eux. Doucement, il effleura ses lèvres dans la pénombre, cherchant leurs contours, et quand il les eut trouvés, il l'embrassa.

Il s'attendait à ce que Bill le repousse à chaque seconde qui passait. Après tout, ils avaient tous deux embrassé une fille, et maintenant, il était clair qu'outre leur fonction de pardon, les baisers avaient pris une toute nouvelle signification pour eux.

Pourtant, il n'en fut rien, et Tom poussa sa chance, l'embrassant audacieusement bien qu'innocemment pendant d'interminables secondes. Il recula finalement, tout aussi lentement qu'il s'était penché, et il murmura, priant pour ne pas bégayer. Son c½ur s'était délicieusement accéléré.

- Tu me pardonnes ?

Bill le fixa dans l'obscurité, feignant de pondérer le pour et le contre, puis il releva la tête, glissant une main sur la nuque de Tom tandis qu'il connectait à nouveau leurs lèvres en guise d'absolution.

La chaleur sembla monter de quelques degrés dans l'atmosphère déjà chaude de la tente, et Tom sentit de la transpiration glisser dans son dos. Le baiser, après être resté innocent pendant quelques secondes, avait soudainement viré vers quelque chose d'autre, qui lui faisait peur et envie à la fois.

Bill avait timidement touché du bout de sa langue ses lèvres, et Tom les avait écartées, venant lécher sa bouche. Prenant confiance, le blond s'était avancé, se collant une fois de plus à lui, et penchant plus confortablement sa tête, il avait ouvert en grand sa bouche pour pouvoir approfondir le baiser, sa langue s'infiltrant entièrement entre les lèvres de son frère pour venir glisser contre sa jumelle et entamer une tendre danse avec elle.

Les mains de Tom étaient agrippées à la fine taille de son frère et Bill lui caressait doucement la nuque comme s'il cherchait à l'encourager à plus de témérité. Leurs c½urs s'étaient emballés et ils tremblaient tous deux. Tom finit par reculer un peu, et leurs nez se frottèrent. Ils ouvrirent les yeux et se regardèrent d'un air interrogateur avant de loucher à nouveau sur leurs lèvres. Tom se pencha à nouveau et il captura de petits baisers mouillés les lèvres de Bill, leurs langues s'effleurant encore.

Finalement, il recula pour de bon, et quand leurs yeux se rencontrèrent à nouveau, ils eurent tous deux un petit rire gêné, rougissant. Evitant son regard, Bill se pelotonna contre lui, calant sa tête sous la sienne et leurs jambes s'entrelaçant à nouveau, et il murmura timidement.

- Tu embrasses beaucoup mieux qu'elle.

Il rit nerveusement et Tom rosit un peu plus à ses derniers mots. Il venait d'échanger un vrai baiser avec son propre frère jumeau. Un baiser de pardon étrangement tendre et extrêmement agréable. Un doux baiser dont il avait adoré le goût. Un long baiser très romantique, tellement différent de celui court et sans saveur avec la fille.

Et il savait pourquoi. La différence était qu'il avait aimé embrasser son frère.

Parce qu'il aimait Bill.

Le ventre de Tom se tordit, différemment des précédentes fois. Les mots de sa mère prirent enfin tout leur sens. Il n'était pas normal de s'excuser ainsi entre frères, même s'ils s'aimaient beaucoup. Ils devaient arrêter.

Resserrant un peu plus son emprise autour de la taille de Bill, Tom l'entendit soupirer de contentement, le visage de son petit frère niché dans son cou. Profitant de l'instant, Tom ferma les yeux, se laissant peu à peu envahir par le sommeil.

**

La nuit passa, et à l'aube, la petite araignée s'échappa par un petit trou dans la toile pour s'engouffrer dans l'herbe gorgée de rosée.

Quelques heures après, pendant qu'ils s'habillaient, tremblants à cause de la fraîcheur matinale, Tom avait expliqué à Bill d'un ton hésitant et en évitant ses yeux qu'ils ne devaient plus se pardonner comme ils l'avaient fait.

Bill l'avait écouté sans dire un seul mot alors que Tom s'était attendu à des cris, une bagarre.

Mais rien. Son jumeau s'était tout simplement tu et était sorti de la tente tête baissée, manquant le regard triste de Tom posé sur lui.

***

2004.

Tom dégringola les escaliers. Il était vingt-et-une heures et il avait déjà plus d'une demi-heure de retard. Un message sur son portable lui avait rappelé in extremis ce rendez-vous. Il jura sous cape puis cria à la volée.

- Je sors ! À plus tard !

Leurs parents étaient sortis pour aller à un spectacle, et ce message s'adressait donc à son frère qui était affalé sur le canapé du salon, regardant d'un air absent la télévision. Le brun se tourna vivement vers lui, perdu. Ses yeux cerclés de maquillage le fixèrent.

- Comment ça 'tu sors' ? Je croyais qu'on devait passer la soirée ensemble à regarder des films ?

Tom s'arrêta, juste au moment où il allait ouvrir la porte. Il fronça les sourcils, tournant la tête pour regarder son frère en faisant virevolter ses dreadlocks. Celles-ci étaient devenues tellement longues qu'il devait à présent les attacher et les soutenir d'un bandeau qu'il recouvrait ensuite d'une casquette. Il parut embarrassé.

- Vraiment ?
- Tu as oublié ? dit Bill en fronçant également les sourcils.

Le brun devinait sans peine chez qui son frère allait, et cela ne lui plaisait évidemment pas. Tom esquiva sa question, et détournant la tête, il posa la main sur la poignée de la porte d'entrée.

- Désolé, je dois y aller là. On se voit plus tard.
- Ouais, vas-y, laisse-moi tomber une meuf.

Bill avait dit ça avec une rage dédaigneuse, se recalant contre le canapé et détournant ses yeux pour les reposer sur le petit écran où une série américaine passait, des rires en boîte se faisant entendre toutes les quelques secondes. Tom tourna encore la tête vers lui. Il le regarda curieusement, un peu étonné de sa réaction, et ayant une idée, il le testa :

- Cette 'meuf' est ma copine.

Il entendit Bill murmurer quelque chose qui s'apparentait à 'comme-si-je-ne-le-savais-pas-ducon' et Tom cligna des yeux. Depuis quelques semaines, Bill lui faisait des crises de possessivité qui prenaient des airs de jalousie.

En fait, c'était exactement depuis le soir où Tom lui avait avoué qu'il avait couché avec elle.

Bill était retombé dans le silence, et restait immobile, agissant comme s'il n'était déjà plus là, bien que Tom sût qu'il faisait attention au moindre de ses gestes.

Le blond soupira et souriant légèrement, il s'approcha du canapé. Il appuya ses bras croisés dessus et se pencha en avant, regardant attentivement les traits fermés du visage de son frère. Il était à peine à quelques centimètres de lui.

- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Tu me laisses tomber, voilà ce qu'il y a.
- Mais non, qu'est-ce que tu racontes ? soupira Tom.
- Tu préfères aller voir une meuf au lieu de rester ici avec moi. Tu te fous de moi.

Bill ne le regardait pas, fixant sans les voir les images qui défilaient sans discontinuer. Il avait perdu le fil de l'histoire mais il s'en moquait, trop occupé à chasser de quelques battements de paupières les larmes discrètement insidieuses qui cherchaient à se frayer un chemin dans ses yeux.

L'ayant remarqué, Tom le scrutait avec des yeux fébriles et inquiets, cherchant à lire entre les lignes. Il y avait tant de non-dits entre eux, et malgré leur relation fusionnelle et leurs conversations silencieuses qu'ils comprenaient d'un regard, il y avaient encore tellement de choses qu'ils n'arrivaient pas à décrypter chez l'autre. Des secrets enfouis comme des souvenirs honteux et sans nom. Tom s'adressa à lui en usant d'un calme olympien qui était de rigueur.

- Qu'est-ce qui te fait dire que je me fous de toi ? Et arrête de dire une 'meuf', elle a un nom. Est-ce que je parle comme ça de ta copine, moi ?

Bill ne répondit rien. Tom attendit un moment, puis il le titilla, sourire en coin. Mine de rien, il le testait encore, espérant obtenir dans son regard des réponses aux questions qu'il n'oserait certainement jamais lui poser.

- Tu sais, tu devrais peut-être passer le cap avec elle. Tu serais peut-être moins coincé.

Le blond rit un peu à l'air choqué de son jumeau et le brun s'empourpra, lui balançant durement un coussin à la figure. Quand Tom rouvrit les yeux, gloussant narquoisement, Bill le regarda enfin pour le fusiller du regard et lui lancer sèchement :

- Je ne suis pas comme toi. Je ne coucherai jamais avec quelqu'un que je n'aime pas.

Tom releva l'information que Bill n'avait pas certainement conscience d'avoir lâchée. Il lui demanda d'un ton faussement anodin mais sérieux, les yeux plongés dans les siens.

- Alors, ça veut dire que tu n'es pas amoureux de ta copine ?

Bill sembla déstabilisé, et se rendant compte de son erreur, il haussa les épaules, détournant le regard. Tom et lui avaient chacun une copine depuis de longs mois à présent, mais Bill considérait plus sa relation avec la sienne comme une amitié poussée qu'autre chose. Même s'il avait dit à la jeune fille qu'il l'aimait pour la rassurer, il savait très bien qu'il n'en était rien. Il ne pouvait pas l'aimer.

Quant à la copine de Tom, c'était une pouffe idiote sans aucun intérêt, et Bill se demandait bien ce que son frère pouvait bien faire avec elle. Il ne pouvait pas être amoureux de cette cruche quand même ?

De toutes façons, bientôt Tom et lui seraient loin de leur maison familiale. Il en était sûr. D'ici quelques mois, ils seraient vraiment connus et ils sillonneraient l'Allemagne, peut-être même l'Europe ! Aucune fille ne faisait le poids avec leur rêve commun. Aucune ne faisait le poids avec la relation qui existait entre Tom et lui. Même s'il avait l'horrible sensation que Tom cherchait à s'éloigner de lui jour après jour.

Le brun serra le coussin contre lui, le coinçant entre son torse et ses cuisses, ses bras enserrant ses genoux pour les ramener vers lui. Ses chaussettes glissaient légèrement sur le cuir du canapé.

- Ça veut dire que je t'emmerde, dit-il d'une petite voix.

Tom l'observa encore, puis il rit doucement. Il fit le tour du canapé, s'assit à côté de son frère, et après un temps de réflexion où tous les deux étaient absorbés dans leurs pensées, il demanda, curieux :

- Au fait, qu'est-ce qui te faire dire que je ne l'aime pas ?

Bill se tendit mais ne dit rien, se contentant de hausser les épaules. Tom essaya de deviner à quoi son petit frère pouvait bien songer, puis abandonnant, il soupira.

- Je dois aller la voir pour discuter. Je rentrerai pas tard. Tu m'attends ?

Bill réfléchit un peu, puis bougonnant, il marmonna dans le coussin qu'il serrait toujours plus fort.

- Mouais, peut-être.

Tom gloussa et poussa joueusement son épaule.

- Allez Bill, arrête de me faire la gueule.
- Je fais pas la gueule.

Ses sourcils froncés, Bill se déroba à son toucher et appuyant sa tête en arrière contre le canapé, il fixa le mur adjacent. Tom le regarda quelques secondes, les deux restant immobiles, puis baissant les yeux, il eut encore un petit sourire en coin.

En un quart de seconde, il avait empoigné le coussin, le tirant brusquement à lui. Il échappa facilement des mains de Bill qui avait desserré leur emprise sur l'objet, et le brun se retourna, regardant enfin son grand frère. Il écarquilla les yeux avant de se jeter sur lui pour reprendre son bien, énervé.

- Qu'est-ce que tu fiches, Tom ?
- C'est à moi maintenant.
- Tu es stupide. Rends-le-moi et casse-toi. T'avais pas un rendez-vous avec ta meuf ?

Tom n'avait pas l'air de s'en soucier. Il s'était reculé, se mettant sur ses genoux et glissant en arrière sur le canapé, un bras tendu en hauteur pour que Bill ne puisse pas l'atteindre. Ignorant le ton hargneux de son frère, il le fixa quand celui-ci s'approcha, agrippant sa taille d'une main pour prendre un appui suffisant pour récupérer le coussin, ce qu'il fit avec facilité. Qu'avait cru faire son frère ? Il était plus grand que Tom et avait toujours eu un léger dessus sur lui, physiquement parlant.

Quand Bill baissa la tête en souriant légèrement, fier d'avoir récupéré son coussin et le camouflant derrière son dos, il fut surpris de se retrouver nez à nez avec son frère, les yeux de celui-ci plongés dans les siens.

Bill sentit la nervosité l'envahir, et il se figea. Soudainement, Tom l'entoura de ses bras et le serra tout contre lui. Surpris, Bill eut le souffle coupé et se tendit. Ils restèrent plusieurs secondes sans rien dire, puis finalement, Tom murmura contre son cou.

- Je ne me fous pas de toi.

Bill hésita, mais se laissa aller contre lui, frottant son visage contre la peau de son cou, respirant doucement son odeur. Il avait tellement besoin de lui, et Tom ne s'en rendait pas compte.

Tom l'embrassa dans le cou, le faisant frissonner, et lentement, il traça sa peau de baisers, remontant jusqu'à arriver à la commissure de ses lèvres entrouvertes. Leurs yeux à moitié clos louchaient sur leurs joues empourprées.

D'un mouvement subtil, les lèvres de Tom glissèrent sur les siennes et hésitèrent un peu. Bill l'entendit murmurer.

- Est-ce que tu me pardonnes ?

Bill se paralysa à ses mots. Tom lui demandait un de leurs baisers de pardon ?

Les lèvres de Tom survolèrent les siennes, puis pour compléter sa demande, elles posèrent un doux baiser sur les siennes, leurs nez se touchant câlinement ce faisant et leurs yeux se fermant tout à fait.

Tremblant, Bill savourait le baiser, ayant inconsciemment retenu sa respiration. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait plus. Pourquoi est-ce que Tom l'embrassait ? Pourtant, c'était bien lui qui avait dit, il y a déjà plus de trois ans de ça, qu'ils ne pouvaient plus, qu'ils n'avaient pas le droit, que...

Il oublia toute raison quand n'y tenant plus, Tom glissa sa langue pour venir lécher les lèvres de son frère. Ses bras l'emprisonnant de plus belle, le blond avait posé une main sur sa nuque, la malaxant pour le détendre. Fermant les yeux, Bill gémit et se laissa aller, entrouvrant sa bouche pour donner libre cours à leur envie. Immédiatement, leurs langues se touchèrent langoureusement, se caressant avidement. Le baiser devenait rapidement de plus en plus passionné et impatient, et leurs souffles saccadés n'avaient d'égaux que leurs mains qui s'agrippaient fébrilement à l'autre.

Tom gémit à son tour et Bill vint capturer le visage de celui-ci de ses mains, approfondissant le baiser et obtenant très vite d'autres gémissements incontrôlés de son frère. Il ne s'était pas rendu compte à quel point ce contact intime avec son frère lui avait manqué. Grognant à nouveau de plaisir, Tom le fit tituber, et Bill manqua de tomber en arrière sur le canapé.

C'est là qu'il se réveilla de son rêve éveillé. Qu'étaient-ils en train de faire ? Il ouvrit les yeux, tentant de reculer, mais les lèvres de Tom suivirent les siennes, et Bill ne put s'empêcher d'y répondre, refermant ses yeux pour un autre long baiser. C'était tellement bon. Détachant néanmoins un peu sa bouche de la sienne pendant quelques secondes pour respirer, il en profita pour tenter de les raisonner tous deux, rouvrant à nouveau les yeux.

- Tom...
- Je t'aime.

Tom avait murmuré ces mots tout bas, de façon presque inaudible, ses mains agrippées fermement à ses hanches et ses yeux fermés. Tel un drogué qui parlait sans même s'en rendre compte, il recherchait déjà ses lèvres au radar et Bill les lui offrit à nouveau, bien qu'il rougissait à un point qu'il pensait être sur le point de s'évanouir, sentant les petits papillons paniqués dans son ventre battre avec affolement de leurs petites ailes dans tous les sens à la manière dont Tom avait prononcé ces mots.

Il avait eu mille fois l'envie de transgresser l'interdit que Tom avait remis entre eux après que leur propre mère ait échoué, mais il avait résisté, car il savait que Tom avait eu raison. Ils ne pouvaient pas s'embrasser, parce que c'était... mal. Et parce que s'ils le faisaient, Bill savait qu'il en voudrait plus. Le temps de l'innocence était loin.

Bill lui vola un dernier baiser enflammé, puis il détourna la tête. Ne semblant pas vraiment décontenancé par l'absence soudaine de ses lèvres, Tom en profita juste pour s'attaquer à son cou. Bill glissa sa main sur la nuque de Tom et ferma les yeux, frissonnant. Il savait vraiment s'y prendre. Se demandant jalousement si Tom agissait avec autant d'ardeur avec sa copine, Bill se tendit soudainement. Il l'avait oubliée celle-là. Son ventre se tordit désagréablement. Ne se rendant pas compte qu'il avait aussi complètement oubliée la sienne, Bill demanda d'une voix crispée, resserrant inconsciemment son emprise sur la nuque de Tom avec une étrange possessivité.

- Tu n'as pas oublié que tu avais une copine et que tu devais aller la voir ce soir ?

Il s'était attendu à ce que Tom soit gêné et s'interrompe subitement, mais à sa grande surprise, celui-ci continua à lui mordiller le cou, répondant nonchalamment entre deux baisers.

- En fait, elle et moi, on est plus ensemble. Je l'ai larguée il y a quatre jours. Elle voulait seulement qu'on se voie ce soir pour que je lui explique pourquoi je l'ai quittée.

Les yeux de Bill s'écarquillèrent. Ils n'étaient plus ensemble ?

Perturbé par sa crise de jalousie inutile que Tom avait volontairement provoquée, Bill le repoussa soudainement, réalisant tout d'un coup le déroulement de la soirée. Quel genre de frères agissait ainsi l'un envers l'autre ?

Tom le regarda avec surprise, mais Bill détourna la tête, baissant les yeux, perdu et rougissant.

- Vas-y. Tu vas être en retard sinon.
- Bill ? s'inquiéta Tom.

Il tenta de se rapprocher à nouveau de lui mais Bill l'arrêta en posant doucement et calmement ses yeux sur lui. Ce n'était qu'une impression cependant. Sa voix fut nerveuse quand il bredouilla.

- Tu es excusé. C'est ce que tu voulais, non ?

Troublé par sa réaction, Tom se figea, scrutant le visage de son frère pour trouver une explication à ce rejet sans y parvenir. Ils restèrent tous deux silencieux pendant un instant. Le générique de fin de la série envahit joyeusement la pièce, contrastant avec la lourde atmosphère. Ouvrant la bouche, Tom s'apprêtait à dire autre chose quand Bill le coupa.

- Non, ne dis rien. Il vaut mieux qu'on en reste là.

Il hésita un peu, mais rajouta, tout bas, évitant son regard alors qu'il savait très bien qu'il minimisait ce qui venait de se passer.

- C'était juste un baiser de pardon.

Complètement dérouté, Tom détourna lui aussi le regard à ces mots, et au bout de quelques secondes, il acquiesça lentement. Gêné et rougissant, il finit par se lever, et se dirigea vers la porte d'entrée, suivi du regard par Bill qui se mordait les lèvres, ses pensées filant à vive allure alors qu'une question le taraudait. Les pubs hurlaient dans le petit écran toujours en route. Tom allait poser la main sur la poignée quand le brun demanda.

- Au fait, pourquoi tu l'as quittée ?

Tom resta silencieux quelques secondes, puis sans se tourner vers lui, il concéda concisément, sa voix vibrant légèrement.

- Je ne l'aimais pas, c'est tout.

Il posa la main sur la poignée, commençant à la tourner, quand Bill dit rapidement, nerveux.

- Je t'attendrai ici.

Il sentit Tom sourire légèrement quand celui-ci ouvrit la porte et sortit, disparaissant dans la nuit naissante.

**

Quand Tom revint deux heures plus tard après une houleuse explication avec son ex-copine, marchant sur la pointe des pieds en entrant dans le salon plongé dans le noir, la télévision était toujours en marche et leurs parents n'étaient pas encore rentrés.

Contournant le canapé une fois de plus, il sourit légèrement en voyant Bill endormi sous une chaude couverture, sa bouche entrouverte. Il avait l'air d'un adorable chaton roulé en boule.

Il éteignit le téléviseur d'un clic de télécommande, et enlevant ses chaussures, il se glissa derrière lui, les recouvrant tous deux de l'épais plaid. Il frissonna, son corps se réchauffant peu à peu à son contact du froid mordant qui l'avait meurtri dehors et régnait toujours à l'intérieur de son être.

Rouvrant ses petits yeux endormis, Bill se tortilla, se rendant compte de sa présence. S'étirant un peu, il se tourna vers lui, et le sentant glacé, se colla à lui, le prenant dans ses bras et se frottant contre lui pour mieux enlacer leurs corps. Se rendormant déjà, il commenta avec une inquiétude somnolente, ses lèvres effleurant son front.

- Tu es gelé, Tomi.

Le blond sourit au surnom, et se laissant dorloter, il ferma les yeux et murmura pensivement, sentant son c½ur se consumer doucement.

- Plus maintenant.

**

Deux jours après ce soir-là, Bill Kaulitz quittait sa dernière copine.

Trois ans après ce soir-là, Tokio Hotel était devenu célèbre dans toute l'Europe.

À suivre...

Donnez une note à ce chapitre : * ** *** **** *****

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Comments :

  • Soooo-Cute

    17/03/2009

    Toujours aussi génial, je me précipite pour lire le prochain chapiiitre *0*/

  • sanggreen

    26/01/2009

    Bon app' 8D
    Moi aussi vais manger, *huhuh*

  • Zerstorerische-Ferien

    26/01/2009

    J'adore comment ça évolue !
    Je vais manger et je file lire la suite (tu t'en fous mais c'est pas grave nah)

  • x-pas-sur-la-bouche-x

    26/09/2008

    J'adore ce chapitre! ^^
    La dispute de la copine c'est excellent...pis le moment où Tom dit à Bill qu'il l'aime! *dead*
    Bravo...je continue encore et toujours! *-*

  • Sosso huhu tu te rappelais de mon pseudo contente

    23/06/2008

    agagaga c'est trop mignoooooon <3

    =) j'adore ton monde de bisounours

    ils sont trop choupinous tes twins *_*

    j'arrive même pas à m'exprimer intelligiblement^^
    ,enfin, tu comprends que j'aiiiiime tes fics (L)

  • chanel

    20/06/2008

    nouvelle lectrice, j'attends la suite avec impatience!!!!!!!!

  • Kaulitz-VS-Love-VS-Tief

    19/06/2008

    *-*

    Suiiite ???

    Pleaaase

  • carpe-diem--x

    18/06/2008

    j'ai réussi à finir ce chapitre!!! après quelques rebondissements mais j'ai réussi!!! !!!! bon ben je veux la suitemoi!!! XD! c'est trop génial!! et l'idée de l'histoire en évolution comme ça j'aime beaucoup!!

  • magaliii

    16/06/2008

    coucou!!jpasse en coup dvent donc je te laisse un com assez cour mais jpasse mon bac et jdois continuer de réviser ='( j'aime bcp cette histoire et jspr lire le dernier chapitre bientôt mais chui encore plus pressée de lire la fin de "parfum de scandale" ^^ bonne continuation! K!$$

    <3 M@g@L! <3

  • 483-MeL0nS

    15/06/2008

    __ Magnifique, comme d'habitude hein! =D

    La relation devient de plus en plus ambigüe entre les jumeaux ^^
    Hâte de voir la suite et la fin de 'Parfum de Scandale' aussi! : )

    Gros bisous et bonne continuation <"3

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